Eugenio CORTI (1921-2014)  Eugenio CORTI (1921-2014)
Eugenio Corti est né le 21 janvier 1921 à Besana, en Lombardie (Italie).
Il appartient à une génération qui a connu la guerre. Il est d'abord envoyé sur le front russe. Après la capitulation de l'Italie fasciste, Corti sait quel est son devoir : il s'engage dans le Corps de Libération italien qui, aux côtés de la Ve armée américaine, combat les Allemands en Italie. De son expérience de la tragique retraite de Russie, Eugenio Corti tire une chronique hallucinante : La plupart ne reviennent pas. Journal de vingt-huit journées dans une poche sur le front russe, hiver 1942-1943. Publié en 1947 par l'éditeur milanais Garzanli, traduit en plusieurs langues. La plupart ne reviennent pas a atteint, au début des années quatre-vingt dix, la dixième édition. La campagne des soldats du Corps de Libération italien - ces laissés-pour-compte de l'histoire - , inspire une autre chronique : Les derniers soldats du Roi (I poveri Cristi, 1951). En 1962, sa pièce Procès et mort de Staline est mise en scène par Diego Fabbri. Elle sera traduite, sous le manteau, en russe et en polonais.
Pendant les années soixante-dix, dans sa "haute solitude" de Besana, Eugenio Corti travaille au Cheval rouge. Ce roman historique lui a demandé un travail immense : ordonner ses souvenirs, en vérifier l'exactitude, s'appuyer, pour étayer le récit des événements dont il n'a pas été le témoin oculaire, sur une documentation fiable, de première main. L'ouvrage paraît enfin, en mai 1983, chez un petit éditeur de Milan, car les "grandes maisons" se sont dérobées, moins effrayées par la "démesure" de ce livre, d'ailleurs imposée par l'ampleur des perspectives, qu'embarrassées par son profond anticonformisme culturel et littéraire. Par sa dimension de témoignage irrécusable, par sa composante "prophétique", Le Cheval rouge heurte de front nombre de "vérités officielles" et de préjugés idéologiques de l'intelligensia italienne.
Dès sa parution, l'ouvrage obtient un succès aussi exceptionnel qu'inattendu. Sans cesse réimprimé, bien qu'il fût totalement ignoré par la majorité de la "crit ique officielle", il a captivé un très large public. Ce qui prouve que la passion de la vérité - fût-elle anti-conformiste - peut encore gagner des batailles culturelles. La liberté d'esprit n'a pas totalement déserté la littérature : un auteur peut avoir confiance en l'intelligence des lecteurs et de son éditeur. Le message est réconfortant. Mais il faudra tout de même attendre 1997 pour que paraisse la traduction française.
(Cahier de Chiré n°14 - 1999)   

Entretien de Monsieur Jean Auguy dans le journal Présent n° 8044 15 février 2014 

I. A quelle date les romans d'Eugenio Corti sont-ils entrés dans votre catalogue ? 


C'est vous, à Présent, qui êtes les coupables (!). En effet en avril 1997, j'ai lu un grand article du professeur Jacques Robichez dans votre numéro 3820 du 19 avril 1997 et il était titré « Le Cheval rouge, roman du siècle ». Depuis mes années étudiantes, j'étais frappé par le succès, auprès de mes camarades, de tous les livres sur le Front de l'Est et je déplorais qu'ils soient presque tous écrits par des auteurs agnostiques et même plus. Enfin nous avions le même sujet traité par un catholique. Voici un extrait de cet article que j'ai toujours gardé sous la main : 
« En 1942 quelques-uns font partie du corps italien envoyé sur le front russe. Ici l'auteur s'identifie avec l'un d'entre eux, Michele Tintori et, par lui, apporte son propre témoignage de combattant sur la détresse des paysans russes, affamés, traqués, écrasés par la tyrannie soviétique. Il montre comment les Allemands, attendus comme les libérateurs, ont, par la férocité de l'invasion, éveillé un sentiment patriotique qui animera la résistance, puis la contre-offensive victorieuse des Russes. La retraite des divisions italiennes est évoquée dans des pages atroces, dignes de Guerre et Paix. Faute de moyens de transport, les blessés doivent parfois être abandonnés. Les Russes les achèvent ou les emmènent en captivité dans l'horreur bestiale des « lager ». Michele parvient miraculeusement, à y échapper, mais beaucoup d'autres ne reverront jamais la Brianza et notre Stefano ne reverra pas le pré qu'il fauchait de si bon cœur. »
Nous étions fin avril, c'était décidé, ce livre serait l'un de ceux que j'emporterai pour mes courtes vacances sur l'Aubrac, région d'origine des Auguy. Il faut ajouter que ma décision fut confortée par le Feuilleton littéraire de Benoît Maubrun dans L'Homme Nouveau du 18 mai 1997 (n° 1160) « De la paisible Italie des années 30 à la terrible guerre qui suivit et déchira le monde paysan, tel est le décor de ce roman catholique dont l'excellence découle de la fidélité à la vérité historique ».
Ce très gros roman partit donc dans la pleine sacoche que je ne pouvais pas m'empêcher d'emporter. Il fut le premier lu en une journée et la nuit suivante et je le présentais ainsi lors de la Journée Chouanne qui suivit quelques semaines après : le dimanche 7 septembre 1997. 
« Comme j'en ai pris l'habitude maintenant, chaque année, j'essaie de vous conseiller quelques livres. Cette fois-ci je ne cache pas mon enthousiasme pour ma lecture de cet été. J'avais emporté en vacances un énorme livre de plus de mille pages, qui vient de paraître : « Le Cheval Rouge » d'Eugenio Corti, un auteur italien. C'est un roman que j'ai lu presque d'une traite. Il a pour trame la dernière guerre et l'installation de la démocratie chrétienne en Italie dans les années 1945-1960. Il raconte l'histoire de tous les jeunes d'un village de l'Italie du Nord qui prennent parti en 1940 : il y a ceux qui combattent auprès des Allemands sur le front de l'Est, avec la description de scènes d'horreur, qui sont à la limite de l'insoutenable ; il y a ceux qui ont combattu avec les Américains contre les Allemands. Ensuite on suit la lutte de la démocratie chrétienne contre les communistes. Tout cet ensemble est décrit avec des références, des touches catholiques que l'on ne rencontre pratiquement jamais dans un roman. A titre d'exemple je vous expose un fait qui se trouve à la fin de l'ouvrage : une des héroïnes du récit se tue dans un accident d'automobile et monte au ciel, accompagnée de deux anges gardiens : le sien et celui de son mari. Parvenu au Paradis, l'ange gardien du mari, avec un geste circulaire de salut, dit « il faut maintenant que je redescende sur terre » ! Connaissez- vous beaucoup de romans contemporains qui consacrent une page et demi aux anges gardiens ? Et croyez-moi, il y a plusieurs passages de la même veine dans l'ouvrage. Il m'a totalement bouleversé et je pense que je peux vous le conseiller sans réserve, sauf une : sa fabrication laisse à désirer. Pour parvenir à vendre ce gros livre de plus de mille pages à un tarif abordable (et pourtant son prix est quand même de 190 F) l'éditeur a choisi de faire utiliser par l'imprimeur le façonnage par système du « dos carré collé » et non par des cahiers cousus et reliés, si bien que si on le lit sans y faire attention les pages se détachent ! Honnêtement on ne peut cacher ce défaut, c'est bien dommage car le texte est absolument exceptionnel. »
C'est donc à partir de nos catalogues de septembre 1997 que Le Cheval rouge est apparu sur nos publicités sous la présentation « particulièrement recommandé ». En octobre nous avions ajouté un extrait de l'article de J. Robichez... Il faut préciser que les éditions qui ont suivi ont été améliorées et j'ai tenu à laisser l'observation technique afin que vos lecteurs évitent la première édition s'ils la trouvaient d'occasion.  

II. Le Cheval rouge s'est-il affirmé immédiatement comme un succès ? 

Malheureusement non et c'est quelque chose qui m'a toujours intrigué, le roman est un peu la forme « phare » de la littérature - il faut voir les succès des grands prix - mais chez nous parmi les contrerévolutionnaires, d'une manière générale, il se vend assez peu ! Il faut une publicité soutenue, des citations multiples pour que nos amis se décident à l'achat et les résultats globaux restent inférieurs à ceux des autres ouvrages. Mais peu à peu les ventes furent très honorables car le succès auprès des premiers lecteurs fit boule de neige... etc. et nous avons dû en vendre entre 3000 et 4000 exemplaires.  

III. Comment expliquez-vous l'affinité particulière de Corti avec le public français ? 

Je ne sais pas si l'on peut parler d'une affinité particulière avec la France ; le livre a eu un très gros succès dans son pays d'origine, l'Italie mais il en eu aussi, à ma connaissance, dans tous les pays où il a été traduit. Par contre je crois qu'Eugenio Corti aimait beaucoup la France et notre langue ne lui était pas totalement inconnue. Il aimait nos auteurs et pour son livre il fut particulièrement bien secondé par son éditeur, un serbe orthodoxe, Vladimir Dimitrijevic, malheureusement décédé d'un accident de voiture en juin 2011. Lorsqu'il a constaté tout le travail que nous assurions pour E. Corti, il a fait le maximum pour nous aider et il fut très chaleureux. C'est ainsi qu'il nous proposa de faire venir E. Corti à notre Journée Chouanne.  

IV. Corti a participé aux Journées Chouannes de 1999. Qu'avait-il de chouan ? 

En 1998 nous avions titré un numéro de notre revue Lecture et Tradition : « un exceptionnel roman catholique » avec deux lectures par claude Mouton-Raimbault et François-Marie Algoud. Et en 1999 son déplacement fut possible ; malgré ses 78 ans, E. Corti fit le voyage spécialement par le train Milan-Paris-Poitiers. Nous l'avions logé dans un beau cadre poitevin à quelques kilomètres de Chiré-en-Montreuil : le château de Treguel afin de ne lui laisser que de bons souvenirs.
Il prit la parole avec traduction simultanée faite par une jeune interprète bénévole, fille de mon second, Jean Séchet, et non préparée à cette fonction ! Cela créa une ambiance spontanée assez exceptionnelle bien appuyée par l'hommage de Vladimir Volkoff aussi présent et qui lui attribua le titre de « chouan » dont il était très fier ; à partir de ce jour il a ajouté à sa signature sur quelques lettres, « chouan d'honneur » !
En résumé il y a une leçon qui est simple, elle est pour moi un peu la même depuis 50 ans. Un livre comme Le Cheval rouge devrait avoir une audience supérieure ; il nous manque l'entraide, car dans un monde où le matraquage audio-visuel est roi, il faut se grouper, collaborer, échanger les aides ; c'est vital. Un livre comme Le Cheval rouge devrait être présent chez tous nos amis qui devraient en même temps se faire nos ambassadeurs ; des œuvres de cette qualité le méritent.
Je ne suis pas un littéraire, je n'aime pas écrire et je vous donnerai donc en conclusion ce que nous a si bien dit Vladimir Volkoff devant l'auteur : 
« Je voulais vous dire deux choses du livre de mon confrère Eugenio Corti. Ce très bel ouvrage, pour moi, est une chronique. Son auteur est un chroniqueur rare qui a osé aborder un sujet tabou. La collaboration de certains Français, de certains Italiens, de certains Russes avec les armées allemandes dans le grand rêve de combat contre le bolchevisme est un sujet tabou. Et Eugenio Corti a osé briser ce tabou. La Chouannerie aussi a été un sujet resté très longtemps tabou ; ce n'est, paradoxalement, que grâce au bicentenaire de la révolution que nous avons appris qu'il y avait eu un génocide franco-français entraînant 600 000 personnes dans la mort. Et tout ce qui tend à rétablir la vérité dans la beauté est une sorte de Chouannerie intellectuelle. Je ne connais pas les opinions politiques d'Eugenio Corti, je sens en lui le chrétien et je pense que tout chrétien est un monarchiste qui le sait ou qui l'ignore, peu importe, mais en tout cas je reconnais en lui, non pas du tout un homme de droite (il y a longtemps que je ne crois plus à la différence entre la droite et la gauche), mais un Blanc et je voudrais saluer en lui un Chouan. » 

Merci Eugenio pour tout ce que nous vous devons.  

Jean Auguy